Villes intérieures

format 13x20. 160 pages. ISBN : 978-2-37517-001-4  

Prix 13 euros

 

Villes intérieures contient 107 poèmes de Xavier Girot, précédé de « Portrait d'un éternel ami » de Christian Lavigne et la dernière de Xavier Girot adressée à ce dernier.


Après sa disparition prématurée en 1981, le meilleur ami et le frère de Xavier Girot ont proposé ses poèmes, qu’il avait laissés et classés méthodiquement, avec de nombreuses annotations, à quelques éditeurs de la place parisienne. Ils furent refusés au motif que l’auteur étant décédé, il n’y aurait pas de suite possible et par conséquent pas de « filon » à exploiter ; la qualité des textes n’étant pas le motif de leurs refus. C’est ainsi que petit à petit les textes de Xavier Girot tombèrent dans l’oubli. Au début de l’année 2016, son frère me proposa les textes en lecture, sans rien attendre de plus en retour. Ma surprise fut grande ! C’était étonnant, pour ne pas dire fascinant, de lire cela... Et écrit entre l’âge de 14 ans et 20 ans ! C’était incroyable. Il fallait le publier et faire un choix sur « comment » éditer l’ensemble. Xavier Girot avait laissé une note dans laquelle il précisait les textes qu’il souhaitait voir être publiés en priorité, qu’il considérait comme les plus aboutis. Ce premier livre rassemble donc ces textes, même si après lecture de l’ensemble de son oeuvre, il me semble que son avis était subjectif pour ne pas dire très subjectif. Xavier Girot n’avait pas laissé d’indications quant au titre à donner à ce livre, aussi celui donné, Villes intérieures, est celui de mon choix.
                                                                                                          Philémon Le Guyader

 

 

Pendant des nuits d'argile

Des limites qui viennent

Des folies qui s'étreignent

Et les eaux de la ville (...)

 

                         30 janvier 1977.

 

 

MATIN CALME

 
Corée du feuillage humide, s'ouvrant au plus utérin du bois.
Corée de l'oiseau unique, père inutile inutile de l'or.
Corée du sombre des collines, où court dans la profondeur morte encore le frisson qui déjà dresse.
Corée des lisières, où lutte la vie.
Corée du lait épais et sourd de l'aube, déferlant des plaines prises à la dormition des villages.
Corée du vent.
Corée du ciel sauvage, cri natal du monde.
 
Corée, corée des routes.
 
                                      Le 6 septembre 1981.

PORTRAIT D'UN ÉTERNEL AMI de Christian Lavigne   (Extraits)

(…) Tu n'aimais pas être pris en photo. Je crois m'en souvenir. A cette époque seule la poésie pouvait saisir la réalité. Pas seulement la poésie des mots, celle de l'art et de la vie toute entière. Nous sommes quelques uns à n'avoir pas changé d'avis. Et beaucoup d'autres à se bercer d'illusions sans cesse renouvelées par la technologie. Curieusement, sans le savoir, tu t'es fondu dans le paysage du monde juste avant la révolution de la micro-informatique.

(…) On s'écrivait à la main des courriers que nous attendions dans nos boites aux lettres. On tapait nos textes sur des machines bruyantes, et le noir du papier carbone suffisait au partage d'idées que nous espérions lumineuses. Images d'encre et de charbon. Liens directs avec la terre, l'eau et le vent. On soufflait sur les lignes fraîches avant de plier la lettre. Tu me vois souffler sur l'écran ou j'écris maintenant ? Voilà un gag qui t'aurait fait bien rire ! Je ne regrette pas l'ancien temps, mais je ne me console pas de la félicité que tu as choisie un sombre jour de septembre 1981. Ce mot étrange que tu as voulu souligner dans ta dernière lettre. Celle que j'ai reçue comme un avion qui décroche brutalement dans un ciel sans nuage – le même azur que celui de notre indéfectible amitié. Elle était unique cette amitié. Même au sens propre - selon ta mère qui m'a dit : "Tu étais son seul ami". Un ami qui ne voit rien venir de grave, est-ce possible ? Oui, répondait ton père, qui parlait pour lui-même et pour nous tous : "On peut vivre des
années à côté d'un être sans jamais le connaître "

(…) Il aura donc fallu attendre 35 ans et l'enthousiasme d'un jeune éditeur, Philémon LE GUYADER, pour que tes œuvres soient révélées au public. C'est bien long pour ceux qui t'ont connu, mais, au fond, ça ne compte pas pour ceux qui vont te découvrir, car le secret de la vraie poésie – comme celui du grand art – est de toujours parler au présent. VILLON et RONSARD auraient pu être les copains d'enfance de tous ceux qui ne vivent pas à moitié.

(...) Ta force et ta fragilité ont été, il me semble, de faire corps avec la poésie. Quand tu as estimé ton œuvre achevée, ton existence matérielle devenait superflue. Transfusion alchimique du sang vers l'encre. Précipitation de l'encre devenue ancre. Ancrage dans la poésie, pour éviter un naufrage que tu croyais inévitable. "Pendant quelques années j'ai tenté l'expérience de vivre comme je l'entendais ; j'ai cru, en quelques mots, qu'il était possible de vivre exclusivement de l'écriture dans une vie figurée, perpétuellement provisoire ; et assurément, toutes ces années-là auront été très douces, un peu irresponsables, comme le sont souvent les années de jeunesse ; puis j'ai du me rendre a l'évidence que ça n'était pas possible". Alors tu as trouvé un terrible remède à cette vie provisoire : une vie définitive hors du temps, projetée dans des poèmes qui attendent leur résurrection par des lectures complices, des voix amies.

(…) Mais je t'entends ricaner comme aux bons moments de nos moqueries et de nos rigolades : Voilà bien ton esprit scientifique ! Moi j'ai choisi la  "liberté absolue", la "fixation définitive dans ces feuilles, dans ce soleil, dans ces gens qui passent ; impression porteuse de félicité plus qu'autre chose". Cette réalité, mon éternel ami, nous place toujours, et pour toujours, dans le même genre d'état que celui du Chat de Schrodinger : nous sommes à la fois inconsolables et consolés. Que vivent et voyagent tes poèmes, dans l'espace et dans le temps !

Christian LAVIGNE, Novembre-Décembre 2016

 

 

En septembre 1981, Xavier Girot se suicidait à l'âge de 20 ans laissant derrière lui plus de 200 poèmes écrits entre l'âge de 14 ans et 20 ans.